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THE EMILE ZOLA SOCIETY
Life & Times of Emile Zola

Les Grands Magasins
Extraits choisis et commentés, avec une introduction critique,
par Nelly Wilson (Université de Bristol)
et Pauline MC Lynn (Royal Holloway College, Londres)

 

Projetée dès 1868, "l'histoire naturelle et sociale d'une famille sous le Second Empire" que Zola se proposait d'écrire dans les Rougon-Macquart, ne devait comporter que dix romans à l'origine. Le cycle, portant le nom des deux branches rivales (les Rougon et les Macquart) d'une famille socialement divisée, s'enrichit au cours de la composition pour atteindre finalement vingt volumes. Ceux-ci furent publiés au rythme presque régulier d'un roman par an, de 1871 à 1893, paraissant d'abord, en général, sous forme de feuilleton dans divers journaux et ensuite édités en librairie.

Au Bonheur des Dames, publié en 1883, forme le onzième volume de la série. Il succède à des romans politiques et sociaux qui avaient peu à peu apporté à Zola la renommée, ou plus exactement une certaine notoriété, surtout à partir de l'Assommoir (1877), le premier grand succès de scandale.

Ce sont de toute évidence des considérations d'ordre esthétique qui dominent la controverse, la critique littéraire reprochant volontiers au romancier réaliste de faire preuve de vulgarité dans le choix de ses sujets et dans la manière de les traiter. D'autre part, sur le plan de la réalité historique, la fiction zolienne s'avère également déconcertante, car les sombres tableaux situés en principe sous le Second Empire paraissaient étrangement actuels. Ces récits, vraisemblablement, n'appartenaient pas au passé, et on ne pouvait les mettre au compte du régime impérial déchu, bien qu'on fût tout prêt à en dire beaucoup de mal à l'époque de la publication des Rougon-Macquart, sous la Troisième République.

Face à la chute soudaine et catastrophique du Second Empire dans la guerre franco-prussienne (septembre 1870), l'écrivain semble quelque peu désemparé. Il venait d'entreprendre le travail de rédaction mais n'eut le temps de faire sortir que le premier roman du cycle, la Fortune des Rougon, le seul à voir le jour sous l'Empire, quelques semaines avant sa chute, et complètement dépassé par celle-ci (la publication, dans le journal d'opposition le Siècle, fut interrompue par la guerre). Son épopée, conçue comme une histoire vivante, perdra-t-elle sa pertinence, son impact désiré, pour devenir, comme Zola le dit sur un ton de résigné, "le tableau d'un règne mort"?

Ce n'est pas la terrible et inimaginable fin fournie par l'histoire qui pose des problèmes au romancier; au contraire, il en tirera le sens moral d'une tragédie grecque avançant inéluctablement vers le dénouement catastrophique, vers la Débâcle. La difficulté est L'Empire-Carnaval d'avant la chute, une ère de folie et d'injustice définitivement terminée, close; du moins c'est ce que Zola semble penser en 1871. S'il a jamais éprouvé des doutes sur l'intérêt que pourrait avoir la résurrection fictive d'une telle époque auprès des lecteurs de la France républicaine, l'indifférence générale qui accueillit les premiers romans politiques du cycle a dû confirmer ses pires craintes. Le lecteur de nos jours y appréciera peut-être beaucoup de choses, notamment la présentation d'une dictature frappante par sa modernité (dans, par exemple, Son Excellence Eugène Rougon, 1876); mais pour les contemporains tout ceci représente effectivement un chapitre clos, trop récent, par ailleurs, pour être soumis à la discussion.

L'indifférence se transforme en tumulte une fois que le romancier passe de la politique à la société à tous les niveaux: que ce soit le triste tableau des ouvriers parisiens défaits par l'alcoolisme (L'Assommoir, 1877), le portrait férocement gai de la haute société avilie par la prostitution (Nana, 1880), ou celui de la bourgeoisie hypocrite prête à faire n'importe quoi pour garder les apparences (Pot-Bouille, 1882).

Le prodigieux succès remporté par ces romans, comme par la plupart de ceux qui leur succéderont, doit beaucoup aux débats et scandales qu'ils ont provoqués. Toutefois, la popularité des Rougon-Macquart auprès du grand public va bien au-delà de la notoriété immédiate, comme l'attestent les tirages élevés atteints par les éditions successives au cours des années. Ce n'est sûrement pas la résurrection "d'un règne mort" et d'une ère de folie à jamais close, à laquelle Zola se croit contraint lors de la chute de Napoléon III, qui font de lui un des auteurs les plus lus de son temps. Ce serait plutôt le contraire. Le régime défunt n'est pas seulement reconstitué dans tout son extravagant dynamisme, mais, ce qui est plus pertinent, il se trouve historiquement réhabilité en tant qu' héritage vivant, sans bénéficier pour autant d'aucune réhabilitation morale. En un mot, l'époque impériale représente à bien des égards le commencement et non pas la fin d'un monde; c'est la source où la société moderne puise ce qu'elle a de progressif et, plus souvent, de pervers. L'un et l'autre, Empire et République, font partie de ce que Zola appelle dans les notes préparatoires de Au Bonheur des Dames "le mouvement moderne", c'est à dire "la bousculade de toutes les ambitions, l'élan démocratique, l'avènement de toutes les classes ..."

La concurrence souvent féroce du monde commercial, ici concentré dans le grand magasin - créé sous le Second Empire et se développant jusqu'au vingtième siècle -, est un milieu fort à propos pour observer la lutte à laquelle se livrent les hommes avides de réussite sociale. Notons que Zola a une certaine expérience de ce monde ayant travaillé dans sa jeunesse au service de publicité de la librairie Hachette, alors en pleine expansion (1862-1866). Il n'est, donc, pas étonnant qu'un roman consacré au nouveau commerce figure dans le tout premier projet (1868) de la fresque impériale. Mais, comme il arrive souvent, c'est un événement contemporain bénéficiant d'un certain retentissement, l'incendie de 1881 au grand magasin du Printemps, et les divers problèmes exposés par cet événement, rappellant à Zola un sujet prévu mais pas encore traité, sujet d'un intérêt public évident.

Du point de vue littéraire, Au Bonheur des Dames ne diffère guère de la plupart des autres romans. Des techniques bien reconnues de narration sont employées pour assurer, ou du moins pour créer l'impression que la voix de l'auteur est absente. On reconnaît assez facilement, pourtant, son porte-parole; rôle ici rempli par la jeune vendeuse Denise, tiraillée entre son respect pour le vieux commerce honnête et sa fascination pour la puissance créatrice du commerce moderne si audacieux. L'arme d'attaque favorite de Zola est la satire. Elle n'est pas trop acerbe dans ce roman, égratignant l'adversaire d'une façon amusante, tel le héros-coquin quand il explique avec fierté, et non sans un certain charme, sa philosophie totalement immorale de la vente. Les dons bien connus du romancier pour la description, ainsi que ses talents pour douer la matière inanimée de qualités dynamiques, sont bien mis en avant. Il se peut que Zola s'abandonne parfois avec trop de complaisance au plaisir de décrire, mais les longues descriptions de la marchandise envahissante ont pour but de suggérer un processus de réification subi par la société des consommateurs que la vue des tapis orientaux ou le toucher de la soie font littéralement tomber en extase. La réification se manifeste également dans la mécanisation progressive qui finit par faire du magasin déshumanisé une machine monstrueuse. C'est là l'image dominante du texte. Elle est assez fréquente dans l'oeuvre de Zola, mais ce qui est rare c'est que la machine qui dévore le magasin est finalement domptée, non pas détruite mais transformée de façon à servir le bien-être des employés du magasin.

Au Bonheur des Dames est le premier roman, et à vrai dire le seul, à connaître un dénouement indiscutablement heureux. Du point de vue social, l'utopie finale est en fait moins fantaisiste qu'elle ne le paraît, comme nous le verrons toute à l'heure. Plus surprenant est le fait que Zola, si résolu dans ses oeuvres critiques à limiter le rôle de l'écrivain à l'investigation et l'exposition de ce qui est, se laisse entraîner par Denise, son alter ego idéologique, à rêver de ce qui devrait être et même à assumer le rôle de réformateur social. Encore plus surprenante est l'invraisemblable histoire du triomphe magique de l'amour de laquelle dépend la réalisation des réformes sociales : la petite Denise, pauvre et vertueuse, épouse son patron, riche négociant, coureur de femmes pendant toute sa vie, et exploiteur impitoyable de sa clientèle féminine. L'amour le transforme en homme noble et en capitaliste bénévole. Et ils connaissent alors un bonheur sans partage.

Impossible de s'y tromper: "a happy ending" dans la meilleure tradition du conte bleu. Zola n'en a jamais rougi, paraît-il. Il ne s'en est jamais expliqué non plus. Ce qui laisse le champ grand ouvert à la spéculation. Les deux explications communément proposées de nos jours font état, l'une de la crise personnelle que Zola traverse à ce moment-là (à la suite de la mort de sa mère et de Flaubert) et l'autre du malaise qu'il aurait ressenti devant la philosophie pessimiste de Schopenhauer assez répandue dans les milieux littéraires vers 1880, y compris parmi certains de ses amis. Dans le premier cas, il se serait créé une sorte de divertissement pour échapper à la mélancolie; dans l'autre cas il aurait tenu à affirmer sans équivoque les forces de la vie niées par le schopenhauerisme ambiant.

On pourrait se demander, pourtant, s'il n'y va pas aussi, surtout peut-être, d'un examen de conscience personnel, d'une tentative de se libérer de certaines de ses propres théories, théories tendant vers le pessimisme qu'il s'était imposées et qu'il commence à trouver gênantes et trop étroites. Elles s'accordent mal d'ailleurs avec son tempérament naturel, notamment son penchant pour le lyrisme et son esprit combatif, ainsi qu'avec certaines idées socialistes vers lesquelles il se sent de plus en plus attiré.

En effet, les deux aspects surprenants dans Au Bonheur des Dames s'expliquent assez bien si on suppose que Zola se soit mis à repenser ou du moins à élargir certaines théories. Il en est ainsi du rôle de l'écrivain et de la fonction de la littérature qui ne se bornent plus à l'observation critique de la vie telle qu'elle est. L'observation se complète d'un discours idéaliste qui a manifestement gagné droit de cité. Le monde des Rougon-Macquart est peuplé de toutes sortes d'idéalistes et de rêveurs s'adonnant à bâtir des châteaux en Espagne; mais ce n'est qu'avec l'entrée en scène de Denise que les rêves d'un avenir rose sont pris au sérieux, deviennent même, comme c'est le cas ici, de véritables instruments de transformation. Denise représente à cet égard le modèle idéaliste : ses idées de justice sociale, qui sont celles de Zola, reçoivent leur validité dans la réalisation.

Ceci nous amène à l'extravagante histoire d'amour dont tout dépend: sans l'irrésistible passion que la jeune vendeuse inspire à son patron, et sans les millions de ce dernier, les réformes sociales ne pourraient se réaliser, du moins d'une façon aussi rapide et paisible. Dans les circonstances, et pour curieux qu'il semble, le scénario amour-argent-utopie n'est pas dénué d'un certain réalisme. C'est l'histoire d'amour qui paraît invraisemblable, et cela parce qu'il est difficile de l'expliquer en termes psychologiques et rationnels. Zola fait des efforts ici et là pour rendre croyable la métamorphose d'un égoïste cynique dépourvu de tout sens moral en amant passionné ennobli par l'amour. Mais il reste que le caractère, la vie, le comportement habituel de Mouret, tels que nous les connaissons, ne laissent guère soupçonner qu'il soit effectivement capable d'une passion aussi intense et bouleversante. Tout se passe comme si Zola se contentait d'affirmer, de dépeindre, sans chercher à expliquer. On est assez loin de l'idée que l'homme est le produit de la nature et de l'éducation, idée à laquelle il a l'habitude de se référer pour éclairer les motifs et les actes de ses personnages. En effet, le triomphe de l'amour qu'il chante ici dépasse largement le déterminisme biologique et social sur lequel l'histoire de la famille des Rougon-Macquart a été construite. Mais en est-il pour autant totalement dénué de réalité? Il n'est pas, après tout, inconcevable qu'une rencontre de hasard fasse jaillir du fond de la psyché humaine des forces cachées, insoupçonnées et exceptionnelles qui changent tout.

A moins de déséquilibrer l'oeuvre entière, telle qu'il l'avait conçue au début, Zola ne peut pas continuer dans le même esprit optimiste. Cela doit attendre la fin du premier cycle de romans. Cependant, Au Bonheur des Dames marque bien un petit tournant rose car on constate que presque la moitié des neuf romans qui vont suivre se termineront, d'une façon ou d'une autre sur une note optimiste, d'espoir dans l'avenir (Germinal, L'Argent, La Débâcle, Le Docteur Pascal). Même si le lecteur est porté à se demander parfois si cet optimisme est tout à fait légitime par rapport à la logique des événements mis en scène, on ne peut pas douter des intentions de Zola.

Au Bonheur des Dames (1883) présente la suite de l'histoire d'Octave Mouret commencée dans le roman précédent, Pot-Bouille, où l'on assiste à l'ascension sociale du jeune Octave dans le monde du commerce ; d'humble commis, il s'élève au rang de propriétaire de magasin, à la faveur d'un mariage de raison conclu avec sa patronne, une femme d'affaires capable et travailleuse, qui commence l'agrandissement de sa boutique sur une petite échelle. Après la mort de celle-ci, Mouret réussit à transformer le modeste "Au Bonheur des dames" (créé en 1822) en un vaste magasin, un de ces palais ou, comme on disait, une de ces "cathédrales du commerce" qui faisaient de Paris à l'époque du Second Empire le centre commercial le plus luxueux d'Europe. Zola se met à rédiger le roman en 1882, après s'être longuement documenté sur les nouvelles entreprises commerciales. Les recherches historiques menées à cette occasion, des mois durant, l'ont sans doute moins éprouvé que les longues visites quotidiennes rendues aux différentes sections des grands magasins, tels Le Bon Marché (fondé en 1852), Le Louvre (1855), ou Le Printemps (1865). Grâce aux renseignements fournis par le personnel à tous les échelons, du simple vendeur jusqu'au directeur et au chef d'administration, il arrive à pénétrer dans les coulisses des magasins et à découvrir par lui-même le système mystérieux qui assure le succès continu et prodigieux du nouveau négoce. Le Bon Marché, par exemple, n'employait que douze personnes à ses débuts en 1852, et faisait moins d'un demi-million de francs de chiffre d'affaires par an (en francs de l'époque). En 1857, son chiffre d'affaires dépassait les trois millions et en 1863 les sept millions. Pour l'année 1881-1882, après reconstruction et agrandissement sur un emplacement plus spacieux (1869-1872), les chiffres notés par Zola dans ses dossiers sont les suivants : (Voir Colette Becker et Jeanne Gaillard : Au Bonheur des Dames, Hatier, Profil, 1982, P.18. A ce dernier ouvrage, fortement documenté, nous sommes redevables d'autres renseignements pertinents).

11- administrateurs intéressés aux bénéfices
2 500- employés, dont 152 demoiselles (la moitié couchant au magasin) et 30 inspecteurs
36- rayons
60- voitures
500 000- publicité (par an)
350 000 - catalogues pour une saison
100 000- catalogues pour l'étranger
100- chiffre d'affaires annuel (en millions)
300 000- recette d'une journée ordinaire
> 1 000 000- recette d'une journée de promotions
10 000- nombre de clientes : jour ordinaire
70 000- nombre de clientes : jour de promotions

L'histoire du Louvre, situé en plein centre de Paris, offre l'exemple d'un succès encore plus impressionnant par certains côtés. Après avoir avalé un grand nombre de petites boutiques le long de la rue de Rivoli, le magasin se vante dans son catalogue de 1873 d'avoir dépassé en étendue le plus grand magasin de New York. Notons en passant qu'à l'emplacement exact occupé, dans le roman de Zola, par Le Bonheur des Dames, qui vient de s'agrandir dans la nouvelle rue du Dix-Décembre (aujourd'hui rue du Quatre Septembre) s'étaient installés, en 1869, les élégants Magasins de la Paix. La même année voyait également s'ouvrir le plus gigantesque de tous les magasins : La Samaritaine (qui existe toujours, comme Le Bon Marché). Cette vague de prospérité sans précédent dans le commerce intérieur, qui n'a pas d'égale dans l'exportation, encore que celle-ci enregistre une hausse considérable, témoigne du dynamisme économique de l'époque. En fait, il n'est guère étonnant que les structures traditionnelles du commerce ne puissent résister à la révolution industrielle et au développement du chemin de fer qui transforment la vie et la société françaises. L'offre et la demande vont de pair, apportant à la population parisienne toujours croissante et avide d'emplettes, toute une variété de produits fabriqués en série et à bon marché, à des prix que la clientèle bourgeoise du moins, en forte majorité dans les grands magasins, peut se permettre. Si en province les négociants ne se hâtent pas de rivaliser avec les entreprises commerciales de la capitale, tendant même à s'en méfier à vrai dire, dames et ménagères, en revanche, refusent de se priver des nouveaux "délices" offerts par Paris. Avant peu, le service des expéditions est d'une telle efficacité qu'il n'est même plus nécessaire de prendre le train pour faire ses achats. D'autres facteurs contribuent à "la révolution commerciale" : des services financiers nouveaux et améliorés, la possibilité d'obtenir et les fonds et les terrains (rendus disponibles par la reconstruction de Paris) pour lancer et agrandir des entreprises, une volonté générale d'investissement dans les affaires prometteuses, des réformes de la presse permettant une publicité extravagante, et, finalement, la modernisation haussmanienne de Paris dont les nouveaux boulevards facilitent la circulation des foules et des carrosses.

Cependant, en dernière analyse, ce sont les subtils propriétaires et directeurs des grands magasins qui, ayant perfectionné l'art secret de la persuasion, détiennent la clef de toute cette formidable réussite commerciale. Ce sont pour la plupart des provinciaux, d'origine modeste, ayant débuté comme calicots [commis de magasins]. Doués pour le commerce et partisans de la vente à outrance, puisqu'il s'agit de vendre principalement aux femmes dont ils comprennent à merveille les besoins et les désirs, ces hommes savent ce qu'il faut proposer à la grande dame comme à la petite bourgeoise et comment s'y prendre. Et l'art de la vente a son prodige : Aristide Boucicaut, le propriétaire du Bon Marché. Parmi les principes et pratiques établis par lui - entrée libre, prix fixes affichés, jours d'exposition, achats repris ou remboursés, livraison à domicile, campagne publicitaire extensive - l'innovation la plus importante est la diversification, c'est-à-dire l'entassement sous un même toit de toute une variété de marchandises. En outre, Boucicaut sait satisfaire la rage des femmes pour les promotions à prix réduits : afin de vendre à bon marché, ce qui entraîne forcément une marge bénéficiaire réduite, il est essentiel d'écouler une quantité considérable de marchandises sans cesse renouvelées.

C'est là la pierre angulaire de tout le système, le mécanisme simple mais efficace qui dirige toutes ces opérations réussies et qui fait marcher tous les rouages de l'organisation : de la multiplication des rayons et de la guelte (prime accordée à un employé proportionnellement aux ventes qu'il effectue), aux rapports profondément transformés entre vendeur et acheteuse, celle-ci étant traitée comme une charmante petite princesse dont le magasin se fait un devoir de flatter les caprices. En réalité, bien qu'il soit permis à la cliente de se promener de rayon en rayon sans aucune obligation d'achat, et qu'on la laisse libre de s'abandonner à la contemplation des expositions spectaculaires, tout est conçu, à chaque pas qu'elle fait, pour la séduire et la pousser à l'achat. L'architecture et l'aménagement mêmes, surtout dans le cas de ces prodigieuses maisons construites ou reconstruites après la guerre franco-prussienne (Le Printemps, par exemple, reconstruit en 1882), sont des pièges tendus, calculés pour faire rêver et pour vider le porte-monnaie. S'il est incontestable que ces palais de rêves ont joué un rôle certain dans l'émancipation de la femme, il paraît également certain qu'ils ont fort ébranlé son état psychologique (obsession de l'achat, tentation de dépenser beaucoup trop ou même de voler, évasion du réel), état que l'opinion médicale de l'époque qualifiait de névrose. En somme, attirée au grand magasin pour toutes sortes de raisons - ennui, oisiveté, cupidité, besoin de sensations et d'une maison amie qui comprenne ses désirs - la femme, et surtout la femme bourgeoise, est à la fois la victime et le pilier du capitalisme commercial.

Les employés, eux aussi, sont victimes et esclaves du système, quoique pour des raisons évidemment différentes. A en juger par les détails et statistiques notés dans ses dossiers documentaires, le romancier n'a pas noirci le tableau général des dures conditions de vie et de travail auxquelles sont soumis les vendeurs, habilement intéressés par Mouret aux bénéfices de sa prospérité. Tout finit bien, pourtant, dans la fiction, presque comme dans un conte de fées. Tombé amoureux d'une petite vendeuse, Denise, Mouret se transforme en patron éclairé, au point de financer les projets utopiques rêvés par Denise. Il faut dire que la cité ouvrière en voie de réalisation dans Au Bonheur des dames n'est pas tout à fait une invention du romancier. En effet, les améliorations s'inspirent en grande partie de l'exemple des Boucicaut. Vers la fin de sa vie, Aristide Boucicaut, le propriétaire millionnaire du Bon Marché, fit de louables efforts pour améliorer la vie de son personnel : il fonda des classes de langue et de musique, il installa une bibliothèque et un centre médical, et il créa, peu avant sa mort en 1877, une caisse de prévoyance pour ses employés. Sa veuve maintint et les affaires brillantes et les réformes sociales, transférant finalement au personnel la maison pour qu'elle devînt la Société du Bon Marché. Ce genre de capitalisme éclairé ou, selon certains, de socialisme acceptable, n'est pas unique parmi les grands capitaines de commerce de l'époque. Ces derniers se rendaient compte, à l'exemple de la Denise du roman et des Boucicaut de la réalité, que les ouvriers instruits et bien portants, associés aux intérêts du magasin, sont à mettre à l'actif de l'entreprise.

Il y a une troisième victime dans le roman de Zola, plus problématique du point de vue historique : le petit commerçant. Après avoir lutté énergiquement, le marchand de nouveautés, le fabricant de parapluies, aussi bien que l'ancien commis du grand magasin devenu patron d'une petite boutique, sont vaincus par "le gros bonnet". Il s'agirait d'une catégorie sociale condamnée à l'extinction. Quoique la façon dont la bataille est poursuivie de part et d'autre ait une certaine force de vérité sur le plan général de la psychologie humaine, l'exactitude historique d'une telle lutte à mort est douteuse. Il est fort probable que beaucoup des petits commerçants dans les quartiers reconstruits du centre de Paris ont vu leurs boutiques disparaître dans les travaux de démolition hausmanniens. Il est vrai aussi qu'à l'époque où Zola rédige Au Bonheur des Dames (1882), à l'encontre de la période antérieure traitée dans le roman (1864-1869), la co-existence de la petite boutique et du grand magasin était devenu précaire. On sait que les petits commerçants du 2e arrondissement ont vigoureusement protesté contre l'expansion des "magasins monstres" ; qu'en 1888 ils se sont réunis en syndicat pour protéger leurs intérêts. Mais, et voilà ce qui est important, ils ont survécu à la crise et pendant bien des années. On peut donc se demander pourquoi Zola a transformé une crise en sentence de mort et pourquoi il y revient avec tant d'insistance.

Les soi-disant "anachronismes" qu'on trouve par ailleurs dans le roman découlent essentiellement de deux nécessités dont l'une, la concentration, est d'ordre littéraire et technique, et l'autre fait partie d'une optique historique élargie. En général, ni l'une ni l'autre ne fausse trop la réalité historique, tout au moins pour ce qui est des forces en oeuvre ou en marche. En effet, le romancier est obligé de concentrer et de resserrer dans l'espace de quelques années une évolution qui s'étend sur une vingtaine ou une trentaine d'années dans le temps historique. De là une accélération dramatique de la marche des choses qui fait qu'Au Bonheur des Dames atteint en cinq ans les dimensions auxquelles son modèle principal, Le Bon Marché, ne parviendra qu'après une trentaine d'années. Il n'en reste pas moins que les mêmes forces socio-économiques et psychologiques sont en jeu. Elles apportent à Mouret en 1869 et au Bon Marché en 1882 des recettes de plus d'un million de francs réalisées en une seule journée de grande vente.

Quant à l'optique élargie, on sait que Zola transporte volontiers dans l'ère impériale qu'il décrit l'époque où il écrit, de sorte que le Second Empire se trouve prolongé, complété, pour ainsi dire, non pas dans le sens politique, mais dans un contexte social et surtout capitaliste. Le procédé se prête facilement à l'anachronisme, parfois flagrant, sans doute inconscient, une simple erreur probablement. Tel l'éclairage électrique dont Zola fait bénéficier le Bonheur des Dames ; une anticipation d'une vingtaine d'années. Sous leur forme réfléchie, ces anticipations remplissent parfaitement leur fonction. Il en est ainsi de l'architecture ultra-moderne choisie par Mouret pour son magasin-palais. Le style flamboyant et criard, élaboré pour attirer le regard de la foule de rue, est plus caractéristique des magasins construits ou reconstruits vers 1880. Mais il n'est pas déplacé dans les dernières années de l'Empire, qui abandonnent le classique grandiose et pompeux, courant au début du régime impérial, pour adopter un style plus moderne (il est intéressant de noter que l'architure du magasin fictif doit beaucoup à Franz Jourdain, un ami de l'écrivain, qui dessinera les nouveaux magasins de La Samaritaine en 1905).

A tout prendre, dans son ensemble, le tableau que Zola nous présente est d'une réalité historique assez raisonnable, et cela malgré les images puissantes et parfois extravagantes qui tendent à la dramatiser et à l'exagérer et, par là même, à l'illuminer. Le tableau fait aussi appel à une certaine façon de percevoir les forces historiques, qui ne sont pas, après tout, des événements précis portant une date, avec un commencement et une fin nettement marqués. Zola voit dans le Second Empire le commencement du monde moderne, surtout par rapport à l'économie capitaliste dont le développement et les effets profonds ont survécu au régime politique. Tout en n'étant pas le seul parmi ses contemporains à être fasciné par la modernité audacieuse "des cathédrales du commerce", ni le premier à peser les conséquences bénéfiques et maléfiques. Zola est bien le premier écrivain à se livrer à un examen méticuleux du système dans le but de le démystifier.

* * * * *

Extraits

(Ils sont tous cités d'après l'édition Folio, 1980, du roman)

Le développement commercial : Les grands magasins se multiplient à travers Paris, chacun ayant sa clientèle particulière. Le calicot, pour sa part, rêve de fonder son propre magasin dans un quartier bien situé.

Mais il faudrait des fonds considérables ... L'année dernière, une idée m'a bien travaillé la tête. Je suis convaincu qu'on trouverait encore, dans Paris, la clientèle d'un ou deux grands magasins; seulement il faudrait choisir le quartier. Le Bon Marché a la rive gauche, le Louvre tient le centre; nous accaparons, au Bonheur, les quartiers riches de l'ouest. Reste le nord, où l'on pourrait créer une concurrence à la Place Clichy. Et j'avais découvert une situation superbe, près de l'Opéra.

p.380

- Mon Dieu! chacun son goût, disait Mme de Boves. ... Je connais des femmes qui n'achèteraient pas un ruban ailleurs qu'au Louvre. D'autres ne jurent que par le Bon Marché ... C'est une question de tempérament sans doute.
- Le Bon Marché est bien province, murmura Mme Marty, et l'on est si bousculé au Louvre!
Ces dames étaient retombées sur les grands magasins. Mouret dut donner son avis ... et affecta d'être juste. Une excellente maison que le Bon Marché, solide, respectable; mais le Louvre avait certainement une clientèle plus brillante.
- Enfin, vous préférez le Bonheur des Dames, dit le baron souriant - Oui, répondit tranquillement Mouret. Chez nous, on aime les clientes. Toutes les femmes présentes furent de son avis.

Ibid. pp.402-03

Et, sous la curiosité bavarde dont elles accablaient le jeune homme, apparaissaient leurs tempéraments particuliers d'acheteuses: Mme Marty, emportée par sa rage de dépense, prenant tout au Bonheur des Dames, sans choix, au hasard des étalages; Mme Guibal, s'y promenant des heures sans jamais faire une emplette, heureuse et satisfaite de donner un simple régal à ses yeux; Mme de Boves, serrée d'argent, toujours torturée d'une envie trop grosse, gardant rancune aux marchandises, qu'elle ne pouvait emporter; Mme Bourdelais, d'un flair de bourgeoise sage et pratique, allant droit aux occasions, usant des grands magasins avec une telle adresse de bonne ménagère, exempte de fièvre, qu'elle y réalisait de fortes économies; Henriette enfin, qui, très élégante, y achetait seulement certains articles, ses gants, de la bonneterie, tout le gros linge.

Ibid. p.119

- Toi, c'est toujours Sauveur qui t'habille?
- Mon Dieu! oui, répondit Henriette, Sauveur est très chère, mais il n'y a qu'elle à Paris qui sache faire un corsage... Et puis, M Mouret a beau dire, elle a les plus jolis dessins, des dessins qu'on ne voit nulle part. Moi, je ne peux pas souffrir de retrouver ma robe sur les épaules de toutes les femmes.
Mouret eut d'abord un sourire discret. Ensuite, il laissa entendre que Mme Sauveur achetait chez lui ses étoffes; sans doute, elle prenait directement chez les fabricants certains dessins, dont elle s'assurait la propriété; mais, pour les soieries noires, par exemple, elle guettait les occasions du Bonheur des Dames, faisait des provisions considérables, qu'elle écoulait en doublant et en triplant les prix.

Ibid. p.120

Nouvelle architecture pour le palais de rêves

C'était comme une nef de gare, entourée par les rampes des deux étages, coupée d'escaliers suspendus, traversée de ponts volants. Les escaliers de fer, à double révolution, développaient des courbes hardies, multipliaient les paliers; les ponts de fer, jetés sur le vide, filaient droit, très haut ; et tout ce fer mettait là, sous la lumière blanche des vitrages, une architecture légère, une dentelle compliquée où passait le jour, la réalisation moderne d'un palais du rêve, d'une Babel entassant des étages, élargissant des salles, ouvrant des échappées sur d'autres étages et d'autres salles, à l'infini. Du reste, le fer régnait partout, le jeune architecte avait eu l'honnêteté et le courage de ne pas le déguiser sous une couche de badigeon, imitant 1a pierre ou le bois. En bas, pour ne point nuire aux marchandises, la décoration était sobre, de grandes parties unies, de teinte neutre; puis, à mesure que la charpente métallique montait, les chapiteaux des colonnes devenaient plus riches, les rivets formaient fleurons, les consoles et les corbeaux se chargeaient de sculptures ; dans le haut enfin, les peintures éclataient, le vert et le rouge, au milieu d'une prodigalité d'or, des flots d'or, des moissons d'or, jusqu'aux vitrages dont les verres étaient émaillés et niellés d'or. Sous les galeries couvertes, les briques apparentes de voûtains étaient également émaillées de couleurs vives. Des mosaïques et des faïences entraient dans l'ornementation, égayaient les frises, éclairaient de leurs notes fraîches la sévérité de l'ensemble; tandis que les escaliers, aux rampes de velours rouge, étaient garnis d'une bande de fer découpé et poli, luisant comme l'acier d'une armure...

Mme Desforges s'était arrêtée, saisie par la vie ardente qui animait ce jour-là l'immense nef. En bas, autour d'elle, continuait le remous de la foule, dont le double courant d'entrée et de sortie se faisait sentir jusqu'au rayon de la soie: foule encore très mêlée, où pourtant l'après-midi amenait davantage de dames, parmi les petites bourgeoises et les ménagères; beaucoup de femmes en deuil, avec leurs grands voiles; toujours des nourrices fourvoyées, protégeant leurs poupons de leurs coudes élargis. Et cette mer, ces chapeaux bariolés, ces cheveux nus, blonds ou noirs, roulaient d'un bout de la galerie à l'autre, confus et décolorés au milieu de l'éclat vibrant des étoffes. Mme Desforges ne voyait de toutes parts que les grandes pancartes, aux chiffres énormes, dont les taches crues se détachaient sur les indiennes vives, les soies luisantes, les lainages sombres... partout les glaces reculaient les magasins, reflétaient des étalages avec des coins de public, des visages renversés, des moitiés d'épaules et de bras ... Puis, lorsque Mme Desforges levait les yeux, c'était le long des escaliers, sur les ponts volants, autour des rampes de chaque étage, une montée continue et bourdonnante, tout un peuple en l'air, voyageant dans les découpures de l'énorme charpente métallique... De grands lustres dorés descendaient du plafond; un pavoisement de tapis, de soies brodées, d'étoffes lamées d'or, retombait, tendait les balustrades de bannières éclatantes; il y avait, d'un bout à l'autre, des vols de dentelles, des palpitations de mousseline, des trophées de soieries, des apothéoses de mannequins à demi vêtus; et, au-dessus de cette confusion, tout en haut, le rayon de la literie, comme suspendu, mettait des petits lits de fer garnis de leurs matelas, drapés de leurs rideaux blancs, un dortoir de pensionnaires qui dormait dans le piétinement de la clientèle...

Ibid. pp.315-17

 

Comment on devient grand propriétaire : Mouret perçu par un petit commerçant du quartier bouleversé par l'agrandissement du Bonheur des Dames dont il prédit, et souhaite, la faillite.

Le Bonheur des Dames avait été fondé en 1822 par les frères Deleuze. A la mort de l'aîné, sa fille, Caroline, s'était mariée avec le fils d'un fabricant de toile, Charles Hédouin; et, plus tard, étant devenue veuve, elle avait épousé ce Mouret. Elle lui apportait donc la moitié du magasin. Trois mois après le mariage, l'oncle Deleuze décédait à son tour sans enfant; si bien que, lorsque Caroline avait laissé ses os dans les fondations, ce Mouret était resté seul héritier, seul propriétaire du Bonheur. Toutes les chances !
- Un homme à idées, un brouillon dangereux qui bouleversera le quartier, si on le laisse faire! continua Baudu. Je crois que Caroline, un peu romanesque elle aussi, a dû être prise par les projets extravagants du monsieur ... Bref, il l'a décidée à acheter la maison de gauche, puis la maison de droite; et lui-même, quand il a été seul, en a acheté deux autres; de sorte que le magasin a grandi, toujours grandi, au point qu'il menace de nous manger tous, maintenant! ...
Patience! reprit Baudu, saisi d'une soudaine colère, les faiseurs se casseront les reins! Mouret traverse une crise, je le sais. Il a dû mettre tous ses bénéfices dans ses folies d'agrandissement et de réclame. En outre, pour trouver des capitaux, il s'est avisé de décider la plupart de ses employés à placer leur argent chez lui. Aussi est-il sans un sou maintenant, et si un miracle ne se produit pas, s'il n'arrive pas à tripler sa vente, comme il l'espère, vous verrez quelle débâcle! ...
L'art n'était pas de vendre beaucoup mais de vendre cher.

Ibid. pp.52-54

Mouret expose le fonctionnement de la mécanique qui régit l'entreprise commerciale moderne

Vous entendez, monsieur le baron, toute la mécanique est là. C'est bien simple, mais il fallait le trouver. Nous n'avons pas besoin d'un gros roulement de fonds. Notre effort unique est de nous débarrasser très vite de la marchandise achetée, pour la remplacer par d'autre, ce qui fait rendre au capital autant de fois son intérêt. De cette manière, nous pouvons nous contenter d'un petit bénéfice; comme nos frais généraux s'élèvent au chiffre énorme de seize pour cent, et que nous ne prélevons guère sur les objets que vingt pour cent de gain, c'est donc un bénéfice de quatre pour cent au plus; seulement, cela finira par faire des millions, lorsqu'on opérera sur des quantités de marchandises considérables et sans cesse renouvelées...
Vous suivez, n'est-ce pas? rien de plus clair.
Le baron hocha de nouveau la tête. Lui, qui avait accueilli les combinaisons les plus hardies, et dont on citait encore les témérités, lors des premiers essais de l'éclairage au gaz, restait inquiet et têtu.
- J'entends bien, répondit-il. Vous vendez bon marché pour vendre beaucoup, et vous vendez beaucoup pour vendre bon marché ... Seulement, il faut vendre, et j'en reviens à ma question: à qui vendrez-vous? comment espérez-vous entretenir une vente aussi colossale? ...
- Eh! dit enfin Mouret ... on vend ce qu'on veut, lorsqu'on sait vendre! Notre triomphe est là.
Alors, avec sa verve provençale, en phrases chaudes qui évoquaient les images, il montra le nouveau commerce à l'oeuvre. Ce fut d'abord la puissance décuplée de l'entassement, toutes les marchandises accumulées sur un point, se soutenant et se poussant; jamais de chômage, toujours l'article de la saison était là; et, de comptoir en comptoir, la cliente se trouvait prise, achetait ici l'étoffe, plus loin le fil, ailleurs le manteau, s'habillait, puis tombait dans des rencontres imprévues, cédait au besoin de l'inutile et du joli. Ensuite, il célébra la marque en chiffres connus. La grande révolution des nouveautés partait de cette trouvaille. Si l'ancien commerce, le petit commerce agonisait, c'était qu'il ne pouvait soutenir la lutte des bas prix, engagée par la marque. Maintenant, la concurrence avait lieu sous les yeux mêmes du public, une promenade aux étalages établissait les prix, chaque magasin baissait, se contentait du plus léger bénéfice possible; aucune tricherie, pas de coup de fortune longtemps médité sur un tissu vendu le double de sa valeur, mais des opérations courantes, un tant pour cent régulier prélevé sur tous les articles, la fortune mise dans le bon fonctionnement d'une vente, d'autant plus large qu'elle se faisait au grand jour. N'était-ce pas une création étonnante? Elle bouleversait le marché, elle transformait Paris, car elle était faite de la chair et du sang de la femme.
- J'ai la femme, je me fiche du reste! dit-il dans un aveu brutal, que la passion lui arracha.

Ibid. pp.113-114

Séduction et exploitation de la femme sont à la base du système

Mouret, ... en quelques phrases dites à l'oreille du baron Hartmann, comme s'il lui eût fait de ces confidences amoureuses qui se risquent parfois entre hommes, acheva d'expliquer le mécanisme du grand commerce moderne. Alors, plus haut que les faits déjà donnés, au sommet, apparut l'exploitation de la femme. Tout y aboutissait, le capital sans cesse renouvelé, le système de l'entassement des marchandises, le bon marché qui attire, la marque en chiffres connus qui tranquillise. C'était la femme que les magasins se disputaient par la concurrence, la femme qu'ils prenaient au continuel piège de leurs occasions, après l'avoir étourdie devant leurs étalages. Ils avaient éveillé dans sa chair de nouveaux désirs, ils étaient une tentation immense, où elle succombait fatalement, cédant d'abord à des achats de bonne ménagère, puis gagnée par la coquetterie, puis dévorée. En décuplant la vente, en démocratisant le luxe, ils devenaient un terrible agent de dépense, ravageaient les ménages, travaillaient au coup de folie de la mode, toujours plus chère. Et si, chez eux, la femme était reine, adulée et flattée dans ses faiblesses, entourée de prévenances, elle y régnait en reine amoureuse, dont les sujets trafiquent, et qui paye d'une goutte de son sang chacun de ses caprices. Sous la grâce même de sa galanterie, Mouret laissait ainsi passer la brutalité d'un juif vendant de la femme à la livre: il lui élevait un temple, la faisait encenser par une légion de commis, créait le rite d'un culte nouveau; il ne pensait qu'à elle, cherchait sans relâche à imaginer des séductions plus grandes; et, derrière elle, quand il lui avait vidé la poche et détraqué les nerfs, il était plein du secret mépris de l'homme auquel une maîtresse vient de faire la bêtise de se donner.
- Ayez donc les femmes, dit-il tout bas au baron, en riant d'un rire hardi, vous vendrez le monde!

Ibid. pp.115-116

Opportuniste hardi, ambitieux, homme combatif attiré par la lutte et la spéculation, sûr de lui et de sa clientèle, Mouret se lance dans des opérations risquées qui font trembler même ses associés

L'associé reprit sa marche, s'inclinant comme toujours devant la supériorité du patron, dont le génie plein de trous le déconcertait pourtant...
Puis, sur des questions brèves posées par lui, Bourdoncle fournit des renseignements au sujet de la grande mise en vente des nouveautés d'hiver, qui devait avoir lieu le lundi suivant. C'était une très grosse affaire, la maison y jouait sa fortune, car les bruits du quartier avaient un fond de vérité, Mouret se jetait en poète dans la spéculation, avec un tel faste, un besoin tel du colossal, que tout semblait devoir craquer sous lui. Il y avait là un sens nouveau du négoce, une apparente fantaisie commerciale, ... qui aujourd'hui encore, malgré de premiers succès, consternait parfois les intéressés. On blâmait à voix basse le patron d'aller trop vite; on l'accusait d'avoir agrandi dangereusement les magasins, avant de pouvoir compter sur une augmentation suffisante de la clientèle; on tremblait surtout en le voyant mettre tout l'argent de la caisse sur un coup de cartes, emplir les comptoirs d'un entassement de marchandises, sans garder un sou de réserve. Ainsi, pour cette mise en vente, après les sommes considérables payées aux maçons, le capital entier se trouvait dehors: une fois de plus, il s'agissait de vaincre ou de mourir. Et lui, au milieu de cet effarement, gardait une gaieté triomphante, une certitude des millions, en homme adoré des femmes, et qui ne peut être trahi. Lorsque Bourdoncle se permit de témoigner certaines craintes, à propos du développement exagéré donné à des rayons dont le chiffre d'affaires restait douteux, il eut un beau rire de confiance en criant:
- Laissez donc, mon cher, la maison est trop petite!
L'autre parut abasourdi, pris d'une peur qu'il ne cherchait plus à cacher. La maison trop petite! une maison de nouveautés où il y avait dix-neuf rayons, et qui comptait quatre cent trois employés!
- Mais sans doute, reprit Mouret, nous serons forcés de nous agrandir avant dix-huit mois.

Ibid. pp.66-67

La soie "Paris-Bonheur", vendue à perte pour attirer la clientèle, remportera un immense succès

Mais Bourdoncle restait grave, les lèvres pincées. ... il était repris de ses inquiétudes anciennes, devant des combinaisons de réclame qui lui échappaient. Il osa montrer sa répugnance, en disant:
- Si nous la donnons à cinq francs soixante, c'est comme si nous la donnions à perte, puisqu'il faudra prélever nos frais qui sont considérables... On la vendrait partout à sept francs.
Du coup, Mouret se fâcha. Il tapa de sa main ouverte sur la soie, il cria nerveusement:
- Mais je le sais, et c'est pourquoi je désire en faire cadeau à nos clientes... En vérité, mon cher, vous n'aurez jamais le sens de la femme. Comprenez donc qu'elles vont se l'arracher, cette soie!
- Sans doute, interrompit l'intéressé, qui s'entêtait, et plus elles se l'arracheront, plus nous perdrons.
- Nous perdrons quelques centimes sur l'article, je le veux bien. Après? le beau malheur, si nous attirons toutes les femmes et si nous les tenons à notre merci, séduites, affolées devant l'entassement de nos marchandises, vidant leur porte-monnaie sans compter! Le tout, mon cher, est de les allumer, et il faut pour cela un article qui flatte, qui fasse époque. Ensuite, vous pouvez vendre les autres articles aussi cher qu'ailleurs, elles croiront les payer chez vous meilleur marché. Par exemple, notre Cuir-d'Or, ce taffetas à sept francs cinquante, qui se vend partout à ce prix, va passer également pour une occasion extraordinaire, et suffira à combler la perte du Paris-Bonheur... Vous verrez, vous verrez!
Il devenait éloquent.
- Comprenez-vous! je veux que dans huit jours le Paris-Bonheur révolutionne la place. Il est notre coup de fortune, c'est lui qui va nous sauver et qui nous lancera. On ne parlera que de lui, la lisière bleu et argent sera connue d'un bout de la France à l'autre...

Ibid. pp.72-73

- Votre soie, votre Paris-Bonheur, dont tous les journaux parlent? reprit Mme Marty, impatiente.
-Oh! répondit-il, un article extraordinaire, une faille à gros grain, souple, solide... Vous la verrez, mesdames. Et vous ne la trouverez que chez nous, car nous en avons acheté la propriété exclusive.
- Vraiment! une belle soie à cinq francs soixante! dit Mme Bourdelais enthousiasmée. C'est à ne pas croire.
Cette soie, depuis que les réclames étaient lancées, occupait dans leur vie quotidienne une place considérable. Elles en causaient, elles se la promettaient, travaillées de désir et de doute. ...
Ma parole d'honneur! nous la donnons à perte.
Ce fut le dernier coup porté à ces dames. Cette idée d'avoir de la marchandise à perte fouettait en elles l'âpreté de la femme, dont la jouissance d'acheteuse est doublée, quand elle croit voler le marchand. Il les savait incapables de résister au bon marché.
- Mais nous vendons tout pour rien! cria-t-il gaiement.

Ibid. pp.118-121

Une publicité imaginative et innovatrice

La grande puissance était surtout la publicité. Mouret en arrivait à dépenser par an trois cent mille francs de catalogues, d'annonces et d'affiches. Pour sa mise en vente des nouveautés d'été, il avait lancé deux cent mille catalogues, dont cinquante mille à l'étranger, traduits dans toutes les langues. Maintenant, il les faisait illustrer de gravures, il les accompagnait même d'échantillons, collés sur les feuilles. C'était un débordement d'étalages, le Bonheur des Dames sautait aux yeux du monde entier, envahissait les murailles, les journaux, jusqu'aux rideaux des théâtres. Il professait que la femme est sans force contre la réclame, qu'elle finit fatalement par aller au bruit. Du reste, il lui tendait des pièges plus savants, il l'analysait en grand moraliste. Ainsi, il avait découvert qu'elle ne résistait pas au bon marché, qu'elle achetait sans besoin, quand elle croyait conclure une affaire avantageuse; et, sur cette observation, il basait son système des diminutions de prix, il baissait progressivement les articles non vendus, préférant les vendre à perte, fidèle au principe du renouvellement rapide des marchandises. Puis, il avait pénétré plus avant encore dans le coeur de la femme, il venait d'imaginer "les rendus", un chef-d'oeuvre de séduction jésuitique. "Prenez toujours, madame : vous nous rendrez l'article, s'il cesse de vous plaire." Et la femme, qui résistait, trouvait là une dernière excuse, la possibilité de revenir sur une folie: elle prenait, la conscience en règle. Maintenant, les rendus et la baisse des prix entraient dans le fonctionnement classique du nouveau commerce.

Ibid. p.299

Mouret avait calculé juste: toutes les ménagères, une troupe serrée de petites bourgeoises et de femmes en bonnet, donnaient assaut aux occasions, aux soldes et aux coupons, étalés jusque dans la rue.

Ibid. p.304

L'extérieur du magasin: en vitrine, les articles à bon marché côtoient les parures élégantes

Il y avait là, au plein air de la rue, sur le trottoir même, un éboulement de marchandises à bon marché, la tentation de la porte, les occasions qui arrêtaient les clientes au passage. Cela partait de haut, des pièces de lainage et de draperie... tombaient de l'entresol, flottantes comme des drapeaux ... A côté, encadrant le seuil, pendaient également des lanières de fourrure, des bandes étroites pour garnitures de robe ... Puis, en bas, dans des casiers, sur des tables, au milieu d'un empilement de coupons, débordaient des articles de bonneterie vendus pour rien ... Denise vit une tartanelle à quarante-cinq centimes, des bandes de vison d'Amérique à un franc, et des mitaines à cinq sous. C'était un déballage géant de foire, le magasin semblait crever et jeter son trop-plein à la rue ...
Denise fut reprise par une vitrine, où étaient exposées des confections pour dames ... Et jamais elle n'avait vu cela, une admiration la clouait sur le trottoir. Au fond, une grande écharpe en dentelle de Bruges, d'un prix considérable, élargissait un voile d'autel ... puis, c'était, à pleines mains, un ruissellement de toutes les dentelles, ... comme une tombée de neige. A droite et à gauche, des pièces de drap dressaient des colonnes sombres, qui reculaient encore ce lointain de tabernacle. Et... occupant le centre, un article hors ligne, un manteau de velours, avec des garnitures de renard argenté; ... enfin, des sorties de bal, en cachemire blanc, en matelassé blanc, garnies de cygne ou de chenille. I1 y en avait pour tous les caprices, depuis les sorties de bal à vingt-neuf francs jusqu'au manteau de velours affiché dix-huit cents francs. La gorge ronde des mannequins gonflait l'étoffe, les hanches fortes exagéraient la finesse de la taille, la tête absente était remplacée par une grande étiquette, piquée avec une épingle dans le molleton rouge du col; tandis que les glaces, aux deux côtés de la vitrine, par un jeu calculé, les reflétaient et les multipliaient sans fin, peuplaient la rue de ces belles femmes à vendre, et qui portaient des prix en gros chiffres, à la place des têtes ...
Denise eut la sensation d'une machine, fonctionnant à haute pression, et dont le branle aurait gagné jusqu'aux étalages ... Du monde les regardait, des femmes arrêtées s'écrasaient devant les glaces, toute une foule brutale de convoitise. Et les étoffes vivaient, dans cette pression du trottoir: les dentelles avaient un frisson, retombaient et cachaient les profondeurs du magasin, d'un air troublant de mystère ... Mais la chaleur d'usine dont la maison flambait, venait surtout de la vente, de la bousculade des comptoirs, qu'on sentait derrière les murs. Il y avait là le ronflement continu de la machine à l'oeuvre, un enfournement de clientes, entassées devant les rayons, étourdies sous les marchandises, puis jetées à la caisse. Et cela réglé, organisé avec une mécanique, tout un peuple de femmes passant dans la force et logique des engrenages.

Ibid. pp.31-33; p.45

L'aménagement intérieur est conçu pour confondre et tenter la cliente

Mais où Mouret se révélait comme un maître sans rival, c'était dans l'aménagement intérieur des magasins. Il posait en loi que pas un coin du Bonheur des Dames ne devait rester désert; partout, il exigeait du bruit, de la foule, de la vie; car la vie, disait-il, attire la vie, enfante et pullule. De cette loi, il tirait toutes sortes d'applications. D'abord, on devait s'écraser pour entrer, il fallait que, de la rue, on crût à une émeute; et il obtenait cet écrasement, en mettant sous la porte les soldes, des casiers et des corbeilles débordant d'articles à vil prix; si bien que le menu peuple s'amassait, barrait le seuil, faisait penser que les magasins craquaient de monde, lorsque souvent ils n'étaient qu'à demi pleins. Ensuite, le long des galeries, il avait l'art de dissimuler les rayons qui chômaient, par exemple les châles en été et les indiennes en hiver, il les entourait de rayons vivants, les noyait dans du vacarme. Lui seul avait encore imaginé de placer au deuxième étage les comptoirs des tapis et des meubles, des comptoirs où les clientes étaient plus rares, et dont la présence au rez-de-chaussée aurait creusé des trous vides et froids. S'il en avait découvert le moyen, il aurait fait passer la rue au travers de sa maison.
Justement, Mouret se trouvait en proie à une crise d'inspiration. Le samedi soir, comme il donnait un dernier coup d'oeil aux préparatifs de la grande vente du lundi, dont on s'occupait depuis un mois, il avait eu la conscience soudaine que le classement des rayons adopté par lui était inepte. C'était pourtant un classement d'une logique absolue, les tissus d'un côté, les objets confectionnés de l'autre, un ordre intelligent qui devait permettre aux clientes de se diriger elles-mêmes. Il avait rêvé cet ordre autrefois, dans le fouillis de l'étroite boutique de Mme Hédouin; et voilà qu'il se sentait ébranlé, le jour où il le réalisait. Brusquement, il s'était écrié qu'il fallait "lui casser tout ça". On avait quarante-huit heures, il s'agissait de déménager une partie des magasins. Le personnel, effaré, bousculé, avait dû passer les deux nuits et la journée entière du dimanche, au milieu d'un gâchis épouvantable. Même le lundi matin, une heure avant l'ouverture, des marchandises ne se trouvaient pas encore en place. Certainement, le patron devenait fou, personne ne comprenait, c'était une consternation générale ...
Bourdoncle, lui aussi, était là depuis le petit jour. Pas plus que les autres, il ne comprenait, et ses regards suivaient le directeur d'un air d'inquiétude. Il n'osait lui poser des questions, sachant de quelle manière on était reçu, dans ces moments de crise. Pourtant, il se décida, il demanda doucement:
- Est-ce qu'il était bien nécessaire de tout bouleverser ainsi, à la veille de notre exposition?
D'abord, Mouret haussa les épaules, sans répondre. Puis, comme l'autre se permit d'insister, il éclata.
- Pour que les clientes se tassent toutes dans le même coin, n'est-ce pas? Une jolie idée de géomètre que j'avais eu là! Je ne m'en serais jamais consolé. Comprenez donc que je localisais la foule. Une femme entrait, allait droit où elle voulait aller, passait du jupon à la robe, de la robe au manteau, puis se retirait, sans même s'être un peu perdue! ... Pas une n'aurait seulement vu nos magasins!
- Mais, fit remarquer Bourdoncle, maintenant que vous avez tout brouillé et tout jeté aux quatre coins, les employés useront leurs jambes, à conduire les acheteuses de rayon en rayon.
Mouret eut un geste superbe.
- Ce que je m'en fiche! Ils sont jeunes, ça les fera grandir. ... Et tant mieux, s'ils se promènent! Ils auront l'air plus nombreux, ils augmenteront la foule. Qu'on s'écrase, tout ira bien! ...
- Tenez! Bourdoncle, écoutez les résultats ... Premièrement, ce va-et-vient continuel de clientes les disperse un peu partout, les multiplie et leur fait perdre la tête; secondement, comme il faut qu'on les conduise d'un bout des magasins à l'autre, si elles désirent par exemple la doublure après avoir acheté la robe, ces voyages en tous sens triplent pour elles la grandeur de la maison; troisièmement, elles sont forcées de traverser des rayons où elles n'auraient pas mis les pieds, des tentations les y accrochent au passage, et elles succombent.

Ibid. pp.299-302

La "science" de l'étalage selon Mouret

... depuis quelques minutes, sans cesser de parler, il suivait du regard le travail de Hutin, qui s'attardait à mettre des soies bleues à côté de soies grises et de soies jaunes, puis qui se reculait, pour juger de l'harmonie des tons. Brusquement, il intervint.
- Mais pourquoi cherchez-vous à ménager l'oeil? dit-il. N'ayez donc pas peur, aveuglez-le. Tenez! du rouge! du vert! du jaune!
Il avait pris les pièces, il les jetait, les froissait, en tirait des gammes éclatantes. Tous en convenaient, le patron était le premier étalagiste de Paris, un étalagiste révolutionnaire à la vérité, qui avait fondé l'école du brutal et du colossal dans la science de l'étalage. Il voulait des écroulements, comme tombés au hasard des casiers éventrés, et il les voulait flambants des couleurs les plus ardentes, s'avivant l'un par l'autre. En sortant du magasin, disait-il, les clientes devaient avoir mal aux yeux.

Ibid. p.83

Trois chefs-d'oeuvre d'étalage

1) Un chalet suisse
Mais ce qui ameutait la foule, c'était, à la ganterie, un chalet suisse fait uniquement avec des gants: un chef-d'oeuvre de Mignot, qui avait exigé deux jours de travail. D'abord, des gants noirs établissaient le rez-de-chaussée; puis, venaient des gants paille, réséda, sang de boeuf, distribués dans la décoration, bordant les fenêtres, indiquant les balcons, remplaçant les tuiles ...

2) Le salon oriental
Dès la porte, c'était ainsi un émerveillement, une surprise qui, toutes, les ravissait. Mouret avait eu cette idée. Le premier, il venait d'acheter dans le Levant, à des conditions excellentes, une collection de tapis anciens et de tapis neufs, de ces tapis rares que, seuls, les marchands de curiosités vendaient jusque-là, très cher; et il allait en inonder le marché, il les cédait, presque à prix coûtant, en tirait simplement un décor splendide, qui devait attirer chez lui la haute clientèle de l'art. Du milieu de la place Gaillon, on apercevait ce salon oriental, fait uniquement de tapis et de portières, que des garçons avaient accrochés sous ses ordres ... partout, ensuite, s'étalaient des merveilles, les tapis de la Mecque aux reflets de velours, les tapis de prière du Daghestan à la pointe symbolique, les tapis du Kurdistan, semés de fleurs épanouies; enfin, dans un coin, un écroulement à bon marché, des tapis ... en tas, depuis quinze francs. Cette tente de pacha somptueux était meublée de fauteuils et de divans, faits avec des sacs de chameau ...
La Turquie, l'Arabie, la Perse, les Indes étaient là. On avait vidé les palais, dévalisé les mosquées et les bazars ... Et des visions d'Orient flottaient sous le luxe de cet art barbare, au milieu de l'odeur forte que les vieilles laines avaient gardée du pays de la vermine et du soleil.

Ibid. pp.127-29

3) Une fugue en blanc
Ce qui arrêtait ces dames, c'était le spectacle prodigieux de la grande exposition de blanc. Autour d'elles, d'abord, il y avait le vestibule, un hall aux glaces claires, pavé de mosaïques, où les étalages à bas prix retenaient la foule vorace. Ensuite, les galeries s'enfonçaient, dans une blancheur éclatante, une échappé boréale, toute une contrée de neige, déroulant l'infini des steppes tendues d'hermine, l'entassement des glaciers allumés sous le soleil. On retrouvait le blanc des vitrines du dehors, mais avivé, colossal, brûlant d'un bout à l'autre de l'énorme vaisseau, avec la flambée blanche d'un incendie en plein feu. ...
Et la merveille, l'autel de cette religion du blanc, était, au-dessus du comptoir des soieries, dans le grand hall, une tente faite de rideaux blancs, qui descendaient du vitrage. Les mousselines, les gazes, les guipures d'art, coulaient à flots légers, pendant que des tuiles brodés, très riches, et des pièces de soie orientale, lamées d'argent, servaient de fond à cette décoration géante, qui tenait du tabernacle et de l'alcôve. On aurait dit un grand lit blanc, dont l'énormité virginale attendait, comme dans les légendes, la princesse blanche, celle qui devait venir un jour, toute-puissante, avec le voile blanc des épousées.
- Oh! extraordinaire! répétaient ces dames. Inouï! Elles ne se lassaient pas de cette chanson du blanc, que chantaient les étoffes de la maison entière. Mouret n'avait encore rien fait de plus vaste, c'était le coup de génie de son art de l'étalage. Sous l'écroulement de ces blancheurs, dans l'apparent désordre des tissus, tombés comme au hasard des cases éventrées, il y avait une phrase harmonique, le blanc suivi et développé dans tous ses tons, qui naissait, grandissait, s'épanouissait, avec l'orchestration compliquée d'une fugue de maître, dont le développement continu emporte les âmes d'un vol sans cesse élargi. Rien que du blanc, et jamais le même blanc, tous les blancs, s'enlevant les uns sur les autres, s'opposant, se complétant, arrivant à l'éclat même de la lumière.

Ibid. pp.486-488

 

La lutte entre le grand magasin et la petite boutique :

Père et fils: ancien et nouveau commerce

Bouthemont, qui devenait célèbre sur la place, avait une face ronde de joyeux compère, avec une barbe d'un noir d'encre et de beaux yeux marron. Né à Montpellier, noceur, braillard, il était médiocre pour la vente; mais, pour l'achat, on ne connaissait pas son pareil. Envoyé à Paris par son père, qui tenait là-bas un magasin de nouveautés, il avait absolument refusé de retourner au pays, quand le bonhomme s'était dit que le garçon en savait assez long pour lui succéder dans son commerce; et, dès lors, une rivalité avait grandi entre le père et le fils, le premier tout à son petit négoce provincial, indigné de voir un simple commis gagner le triple de ce qu'il gagnait lui-même, le second plaisantant la routine du vieux, faisant sonner ses gains et bouleversant la maison, à chacun de ses passages. Comme les autres chefs de comptoir, celui-ci touchait, outre ses trois mille francs d'appointements fixes, un tant pour cent sur la vente. Montpellier, surpris et respectueux, répétait que le fils Bouthemont avait, l'année précédente, empoché près de quinze mille francs; et ce n'était qu'un commencement, des gens prédisaient au père exaspéré que ce chiffre grossirait encore.

Ibid. pp.70-71

Le drapier Baudu se plaint des commerces de nouveautés, où tout se vend, au détriment des boutiquiers du quartier

- Mais, voyons ... dis-moi s'il est raisonnable qu'un simple magasin de nouveautés se mette à vendre de n'importe quoi. Autrefois, quand le commerce était honnête, les nouveautés comprenaient les tissus, pas davantage. Aujourd'hui, elles n'ont plus que l'idée de monter sur le dos des voisins et de tout manger.. Voilà ce dont le quartier se plaint, car les petites boutiques commencent à y souffrir terriblement. Ce Mouret les ruine... Et l'effet du fléau, de cette peste, se fait sentir jusqu'à la rue Neuve-des-Petits-Champs, où je me suis laissé dire que MM. Vanpouille frères, les fourreurs, ne pouvaient tenir le coup Hein? des calicots qui vendent des fourrures, c'est trop drôle! Une idée du Mouret encore!
- Et les gants, dit Mme Baudu. N'est-ce pas monstrueux? il a osé créer un rayon de ganterie! ...
- Et les parapluies, reprit Baudu. Ca, c'est le comble! Bourras est persuadé que le Mouret a voulu simplement le couler; car, enfin, à quoi ça rime-t-il, des parapluies avec des étoffes? .. Mais Bourras est solide, il ne se laissera pas égorger. Nous allons rire, un de ces jours.
Il parla d'autres commerçants, il passa le quartier en revue... Il rêvait une alliance, une entente des petits détaillants pour tenir tête au colosse. Depuis un moment, il hésitait à parler de lui, les mains agitées, la bouche tiraillée par un tic nerveux. Enfin, il se décida.
- Moi, jusqu'ici, je n'ai pas trop à me plaindre. Oh! il m'a fait du tort, le gredin! Mais il ne tient encore que les draps de dame, les draps légers, pour robes, et les draps plus forts, pour manteaux. On vient toujours chez moi acheter les articles d'homme, les velours de chasse, les livrées; sans parler des flanelles et des molletons, dont je le défie bien d'avoir un assortiment aussi complet... Seulement, il m'asticote, il croit me faire tourner le sang, parce qu'il a mis son rayon de draperie, là, en face. Tu as vu son étalage, n'est-ce pas? Toujours, il y plante ses plus belles confections, au milieu d'un encadrement de pièces de drap, une vraie parade de saltimbanque pour raccrocher les filles... Foi d'honnête homme! je rougirais d'employer de tels moyens. Depuis près de cent ans, le Vieil Elboeuf est connu, et il n'a pas besoin à sa porte de pareils attrape-nigauds. Tant que je vivrai, la boutique restera telle que je l'ai prise, avec ses quatre pièces d'échantillon, à droite et à gauche, pas davantage!
L'émotion gagnait toute la famille. Geneviève se permit de prendre la parole, après un silence.
- Notre clientèle nous aime, papa. Il faut espérer...
- Moi, déclara Colomban, j'ai reçu hier une commande de Mme Bourdelais. Il est vrai qu'elle m'a parlé d'une cheviotte anglaise, affichée en face dix sous meilleur marché, la même que chez nous, paraît-il.
- Et dire, murmura Mme Baudu de sa voix fatiguée, que nous avons vu cette maison-là grande comme un mouchoir de poche! Parfaitement, ma chère Denise, lorsque les Deleuze l'ont fondée, elle avait seulement une vitrine ... On ne pouvait pas se retourner dans la boutique, tant c'était petit... A cette époque, le Vieil Elboeuf, qui existait depuis plus de soixante ans, était déjà tel que tu le vois aujourd'hui... Ah! tout cela est changé, bien changé!

Ibid. pp.55-57

L'âge de la production et de la vente en masse fait disparaître l'artisan

Bourras, depuis le coup terrible que le Bonheur des Dames lui avait porté en créant un rayon de parapluies et d'ombrelles, n'employait plus d'ouvrières. Il faisait tout lui-même, pour diminuer ses frais: les nettoyages, les reprises, la couture. Sa clientèle, du reste, diminuait au point qu'il manquait de travail parfois. ...
Toute sa colère de maniaque s'exhalait contre les misérables qui déshonoraient son métier, en vendant du bon marché, de la camelote, des articles dont les chiens, disait-il, n'auraient pas voulu se servir.
Denise tremblait, quand il lui criait furieusement:
- L'art est fichu, entendez-vous!...il n'y a plus un manche propre. On fait des bâtons, mais des manches, c'est fini!... Trouvez-moi un manche, et je vous donne vingt francs! ... - Un tas d'ignorants, disait-il, qui se contentent de coller de coller de la soie sur des baleines! Ils achètent leurs manches à la grosse, des manches tout fabriqués... Et ça vend ce que ça veut! Entendez-vous, l'art est fichu !

Ibid. pp. 243-245

Refusant de céder son commerce de cannes et de parapluies, même au prix élevé qui lui est offert, Bourras s'engage dans une bataille qu'il ne saurait gagner

Cette offre redoubla la colère du vieillard, il refusa avec des injures. Fallait-il que ces gredins volassent le monde, pour payer cinquante mille francs une chose qui n'en valait pas dix mille! Et il défendait sa boutique comme une fille honnête défend sa vertu, au nom de l'honneur, par respect de lui-même.
Denise vit Bourras préoccupé pendant une quinzaine de jours. Il tournait fiévreusement, métrait les murs de sa maison, la regardait du milieu de la rue, avec des airs d'architecte, Puis, un matin, des ouvriers arrivèrent. C'était la bataille décisive, il avait l'idée téméraire de battre le Bonheur des Dames sur son terrain, en faisant des concessions au luxe moderne. Les clientes, qui lui reprochaient sa boutique sombre, reviendraient certainement, quand elles la verraient flamber, toute neuve... Trois mille francs, que Bourras tenait de côté comme une ressource suprême, furent dévorés... Et il était galopé de fièvre ... il s'engouffrait davantage, dans ce commerce luxueux, auquel il ne comprenait rien.
Cependant ... la campagne contre le Bonheur des Dames était ouverte chez Bourras. Il venait de lancer son invention, le parapluie à godet, qui plus tard devait se populariser. Du reste, le Bonheur perfectionna immédiatement l'invention. Alors, la lutte s'engagea sur les prix ... Mais il voulut surtout battre son concurrent avec ses manches, des manches de bambou, de cornouiller, d'olivier, de myrte, de rotin, toutes les variétés de manches imaginables. Le Bonheur, moins artiste, soignait l'étoffe, vantait ses alpagas et ses mohairs, ses sergés et ses taffetas cuits. Et la victoire lui resta, le vieillard désespéré répéta que l'art était fichu, qu'il en était réduit à tailler ses manches pour le plaisir, sans espoir de les vendre.
- C'est ma faute! criait-il à Denise. Est-ce que j'aurais dû tenir des saletés à un franc quatre-vingt-quinze? Voilà où les idées nouvelles peuvent conduire. J'ai voulu suivre l'exemple de ces brigands, tant mieux si j'en crève!

Ibid. pp.260-61

Concurrence meurtrière entre Robineau, jadis vendeur au Bonheur des Dames, et son ancien patron

Quinze jours plus tard, la lutte s'engageait entre Robineau et le Bonheur des Dames. Elle fut célèbre, elle occupa un instant tout le marché parisien. Robineau, usant des armes de son adversaire, avait fait de la publicité dans les journaux. En outre, il soignait son étalage, entassait à ses vitrines des piles énormes de la fameuse soie, l'annonçait par de grandes pancartes blanches, où se détachait en chiffres géants le prix de cinq francs cinquante. C'était ce chiffre qui révolutionnait les femmes: deux sous de meilleur marché qu'au Bonheur des Dames, et la soie paraissait plus forte. ...
La semaine suivante ... Mouret, baissant carrément le Paris-Bonheur de vingt centimes, le donna à cinq francs quarante; il avait eu, avec Bourdoncle et les intéressés, une discussion vive, avant de les convaincre qu'il fallait accepter la bataille, quitte à perdre sur l'achat; ces vingt centimes étaient une perte sèche, puisqu'on vendait déjà au prix coûtant. Le coup fut rude pour Robineau, il ne croyait pas que son rival baisserait, car ces suicides de la concurrence, ces ventes à perte étaient encore sans exemple; et le flot des clientes, obéissant au bon marché, avait tout de suite reflué vers la rue Neuve-Saint-Augustin, tandis que le magasin de la rue Neuve-des-Petits-Champs se vidait ... On finit par prendre une résolution héroïque: la soie serait baissée, on la laisserait à cinq francs trente, prix au-dessous duquel personne ne pouvait descendre, sans folie. Le lendemain, Mouret mettait son étoffe à cinq francs vingt. Et, dès lors, ce fut une rage: Robineau répliqua par cinq francs quinze, Mouret afficha cinq francs dix. Tous deux ne se battaient plus que d'un sou, perdant des sommes considérables, chaque fois qu'ils faisaient ce cadeau au public. Les clientes riaient, enchantées de ce duel, émues des coups terribles que se portaient les deux maisons, pour leur plaire. Enfin, Mouret osa le chiffre de cinq francs; chez lui, le personnel était pâle, glacé d'un tel défi à la fortune. Robineau, atterré, hors d'haleine, s'arrêta de même à cinq francs, ne trouvant pas le courage de descendre davantage. Ils couchaient sur leurs positions, face à face, avec le massacre de leurs marchandises autour d'eux.
Mais si, de part et d'autre, l'honneur était sauf, la situation devenait meurtrière pour Robineau. Le Bonheur des Dames avait des avances et une clientèle qui lui permettaient d'équilibrer les bénéfices; tandis que lui, ... ne pouvant se rattraper sur d'autres articles, restait épuisé, glissait chaque jour un peu sur la pente de la faillite. Il mourait de sa témérité, malgré la clientèle nombreuse que les péripéties de la lutte lui avaient amenée. Un de ses tourments secrets était de voir cette clientèle le quitter lentement, retourner au Bonheur, après l'argent perdu et les efforts qu'il avait faits pour la conquérir.

Ibid. pp.255-56

Les petits commerçants regardent, horrifiés, la cathédrale du commerce qui s'élève

Un lundi, quatorze mars, le Bonheur des Dame inaugurait ses magasins neufs par la grande exposition des nouveautés d'été, qui devait durer trois jours ... Toute une émotion fermentait dans les boutiques du voisinage; et l'on voyait, contre les vitres, les faces pâles des petits commerçants, occupés à compter les premières voitures, qui s'arrêtaient devant la nouvelle porte d'honneur, rue Neuve- Saint-Augustin. Cette porte, haute et profonde comme un porche d'église, surmontée d'un groupe, l'Industrie et le Commerce se donnant la main au milieu d'une complication d'attributs, était abritée sous une vaste marquise, dont les dorures fraîches semblaient éclairer les trottoirs d'un coup de soleil. A droite, à gauche, les façades, d'une blancheur crue encore, s'allongeaient, ... toute l'île, sauf le côté de la rue du Dix-Décembre, où le Crédit Immobilier allait bâtir. Le long de ce développement de caserne, lorsque les petits commerçants levaient la tête, ils apercevaient l'amoncellement des marchandises, par les glaces sans tain, qui, du rez-de-chaussée au second étage, ouvraient la maison au plein jour. Et ce cube énorme, ce colossal bazar leur bouchait le ciel, leur paraissait être pour quelque chose dans le froid dont ils grelottaient, au fond de leurs comptoirs glacés.

Ibid. pp.296-97

Luttes à l'intérieur de la maison :

La concurrence entre employés est un principe d'organisation

Il intéressait désormais ses vendeurs à la vente de toutes les marchandises, il leur accordait un tant pour cent sur le moindre bout d'étoffe, le moindre objet vendu par eux: mécanisme qui avait bouleversé les nouveautés, qui créait entre les commis une lutte pour l'existence, dont les patrons bénéficiaient. Cette lutte devenait du reste entre ses mains la formule favorite, le principe d'organisation qu'il appliquait constamment. Il lâchait les passions, mettait les forces en présence, laissait les gros manger les petits, et s'engraissait de cette bataille des intérêts ...
- Nous serons moins volés, fit remarquer Bourdoncle avec satisfaction. Vous avez eu là une idée excellente.
- Et j'ai songé cette nuit à autre chose, expliqua Mouret... J'ai envie de donner aux employés du bureau de défalcation une petite prime, pour chaque erreur qu'ils relèveront dans les notes de débit, en les collationnant... Vous comprenez, nous serons certains dès lors qu'ils n'en négligeront pas une seule, car ils en inventeraient plutôt.
Il se mit à rire, pendant que l'autre le regardait d'un air d'admiration. Cette application nouvelle de la lutte pour l'existence l'enchantait, il avait le génie de la mécanique administrative ...

Ibid. pp.68-69

La guerre du rayon

Hutin se montrait songeur. Il avait eu, l'avant-veille, une explication vive avec la direction, et il se sentait condamné. Après la grande mise en vente, son renvoi était certain. Depuis longtemps, sa situation craquait; au dernier inventaire, on lui avait reproché d'être resté au-dessous du chiffre d'affaires fixé d'avance; et c'était encore, c'était surtout la lente poussée des appétits qui le mangeait à son tour, toute la guerre sourde du rayon le jetant dehors, dans le branle même de la machine.

Ibid. pp.506-07

Pendant le congé de celui-ci, comme il le suppléait à titre de premier vendeur, il s'était efforcé de lui nuire dans l'esprit des chefs, de s'installer à sa place, par des excès de zèle: c'étaient de petites irrégularités découvertes et étalées, des projets d'améliorations soumis, des dessins nouveaux qu'il imaginait. Tous, d'ailleurs, dans le rayon, depuis le débutant rêvant de passer vendeur, jusqu'au premier convoitant la situation d'intéressé, tous n'avaient qu'une idée fixe, déloger le camarade au-dessus de soi pour monter d'un échelon, le manger s'il devenait un obstacle; et cette lutte des appétits, cette poussée des uns sur les autres, était comme le bon fonctionnement même de la machine, ce qui enrageait la vente et allumait cette flambée du succès dont Paris s'étonnait. Derrière Hutin, il y avait Favier, puis derrière Favier, les autres, à la file. On entendait un gros bruit de mâchoires.

Ibid. p.182

La petite vendeuse répondit que, si on ne lui donnait pas huit cents francs, elle lâcherait la boîte. Les augmentations avaient lieu au lendemain de l'inventaire; c'était également l'époque où, le chiffre d'affaires réalisées pendant l'année étant connu, les chefs de rayon touchaient leurs intérêts sur l'augmentation de ce chiffre, comparé au chiffre de l'année précédente.
Aussi, malgré le vacarme et le tohu-bohu de la besogne, les commérages passionnés allaient-ils leur train. Entre deux articles appelés, on ne causait que d'argent. Le bruit courait que Mme Aurélie dépassait vingt-cinq mille francs; et une pareille somme excitait beaucoup ces demoiselles. Marguerite, la meilleure vendeuse après Denise, s'était fait quatre mille cinq cents francs, quinze cents francs d'appointements fixes et trois mille francs environ de tant pour cent; tandis que Clara n'arrivait pas à deux mille cinq cents, en tout.

Ibid. p.348

Mouret gouverne la maison avec l'aide d'un conseil d'hommes dévoués, tel Bourdoncle, qui se réunit tous les jours. (Lors de l'extension des magasins, le nombre des "intéressés" passe de six à douze)

Bourdoncle, fils d'un fermier pauvre des environs de Limoges, avait débuté jadis au Bonheur des Dames, en même temps que Mouret, lorsque le magasin occupait l'angle de la place Gaillon. Très intelligent, très actif, il semblait alors devoir supplanter aisément son camarade, moins sérieux, et qui avait toutes sortes de fuites, une apparente étourderie, des histoires de femme inquiétantes; mais il n'apportait pas le coup de génie de ce Provençal passionné, ni son audace, ni sa grâce victorieuse. D'ailleurs, par un instinct d'homme sage, il s'était incliné devant lui, obéissant, et cela sans lutte, dès le commencement. Lorsque Mouret avait conseillé à ses commis de mettre leur argent dans la maison, Bourdoncle s'était exécuté un des premiers, lui confiant même l'héritage inattendu d'une tante; et, peu à peu, après avoir passé par tous les grades, vendeur, puis second, puis chef de comptoir à la soie, il était devenu un des lieutenants du patron, le plus cher et le plus écouté, un des six intéressés qui aidaient celui-ci à gouverner le Bonheur des Dames, quelque chose comme un conseil de ministres sous un roi absolu. Chacun d'eux veillait sur une province. Bourdoncle était chargé de la surveillance générale.

Ibid., pp. 64-65

Le patron lui-même fait l'inspection quotidienne de la maison, machine de plus en plus géante

Arrivée et départ de la marchandise

D'abord, en bas, dans les sous-sols, il s'arrêtait devant la glissoire...On avait dû l'élargir, elle avait maintenant un lit de fleuve, où le continuel flot des marchandises roulait avec la voix haute des grandes eaux; c'étaient des arrivages du monde entier, des files de camions venus de toutes les gares, un déchargement sans arrêt, un ruissellement de caisses et de ballots coulant sous terre, bu par la maison insatiable. Il regardait ce torrent tomber chez lui, il songeait qu'il était un des maîtres de la fortune publique, qu'il tenait dans ses mains le sort de la fabrication française...
Puis, il passait au service de la réception... Vingt tables s'y allongeaient, tout un peuple de commis s'y bousculait, vidant les caisses, vérifiant les marchandises, les marquant en chiffres connus...
Ensuite, il se rendait à l'autre bout des sous-sols, pour donner son coup d'oeil habituel au service du départ... Campion, le chef du service, le renseignait sur la besogne courante, tandis que les vingt hommes placés sous ses ordres distribuaient les paquets dans les compartiments, qui portaient chacun le nom d'un quartier de Paris, et d'où les garçons les montaient ensuite aux voitures, rangées le long du trottoir. C'étaient des appels, des noms de rue jetés, des recommandations criées, tout un vacarme, toute une agitation de paquebot, sur le point de lever l'ancre. Et il restait un moment immobile, il regardait ce dégorgement de marchandises, dont il venait de voir la maison s'engorger, à l'extrémité opposée des sous-sols: l'énorme courant aboutissait là, sortait par là dans la rue, après avoir déposé de l'or au fond des caisses...

Ibid. pp.413-15

La montée à la caisse centrale : spectacle impressionnant, dès le début, alors qu'il était encore relativement simple de faire les comptes des recettes quotidiennes

Comme tous les soirs, Lhomme, premier caissier de la vente, venait de centraliser les recettes particulières de chaque caisse; après les avoir additionnées, il affichait la recette totale...et il montait ensuite cette recette à la caisse centrale, dans un portefeuille et dans des sacs, selon la nature du numéraire. Ce jour-là, l'or et l'argent dominaient, il gravissait lentement l'escalier, portant trois sacs énormes... Son souffle fort s'entendait de loin, il passait, écrasé et superbe, au milieu du respect des commis.
- Combien, Lhomme? demanda Mouret.
Le caissier répondit:
- Quatre-vingt mille sept cent quarante-deux francs dix centimes!
Un rire de jouissance souleva le Bonheur des Dames. Le chiffre courait. C'était le plus gros chiffre qu'une maison de nouveautés eût encore jamais atteint en un jour.

Ibid. p.164

Recettes et bureaux de comptabilité grandissent

Il (Mouret) ... visitait la caisse centrale, où quatre caissiers gardaient les deux coffres-forts géants, dans lesquels venaient de passer, l'année précédente, quatre-vingt-huit millions. Il donnait un coup d'oeil au bureau de la vérification des factures, qui occupait vingt-cinq employés, choisis parmi les plus sérieux. Il entrait au bureau de défalcation, un service de trente-cinq jeunes gens, les débutants de la comptabilité, chargés de contrôler les notes de débit et de calculer le tant pour cent des vendeurs.

Ibid. p.416

Le service des expéditions

Le service des expéditions... occupait plusieurs pièces du deuxième étage. C'était là qu'arrivaient toutes les commandes de la province et de l'étranger; et, chaque matin, il allait y voir la correspondance. Depuis deux ans, cette correspondance grandissait de jour en jour. Le service, qui avait d'abord occupé une dizaine d'employés, en nécessitait plus de trente déjà. Les uns ouvraient les lettres, les autres les lisaient, aux deux côtés d'une même table ; d'autres encore les classaient, leur donnaient à chacune un numéro d'ordre, qui se répétait sur un casier; puis, quand on avait distribué les lettres aux différents rayons et que les rayons montaient les articles, on mettait au fur et à mesure ces articles dans les casiers, d'après les numéros d'ordre. Il ne restait qu'à vérifier et qu'à emballer, au fond d'une pièce voisine, où une équipe d'ouvriers clouait et ficelait du matin au soir.
Mouret posa sa question habituelle:
- Combien de lettres, ce matin, Levasseur?
- Cinq cent trente-quatre, monsieur, répondit le chef de service. Après la mise en vente de lundi, j'ai peur de ne pas avoir assez de monde. Hier, nous avons eu beaucoup de peine à arriver ...

Ibid. pp.75-76

Et le nombre de lettres croissait tellement, qu'on ne les comptait plus; on les pesait, il en arrivait jusqu'à cent livres par jour.

Ibid. p.415

La salle de l'échantillonnage

C'était une vaste pièce carrée, garni seulement de chaises et de trois longues tables. Dans un coin, étaient les grands couteaux mécaniques, pour couper les échantillons. Des pièces entières y passaient, on expédiait par an plus de soixante mille francs d'étoffes, ainsi déchiquetées en lanières. Du matin au soir, les couteaux hachaient la soie, la laine, la toile, avec un bruit de faux. Ensuite, il fallait assembler les cahiers, les coller ou les coudre. Et il y avait encore, entre les deux fenêtres, une petite imprimerie, pour les étiquettes.

Ibid. p.368

Le problème du vol :

Les différentes catégories de voleuses à l'étalage

D'abord, il citait les voleuses de profession, celles qui faisaient le moins de mal, car la police les connaissait presque toutes. Puis, venaient les voleuses par manie, une perversion du désir, une névrose nouvelle qu'un aliéniste avait classée, en y constatant le résultat aigu de la tension exercée par les grands magasins. Enfin, il y avait les femmes enceintes, dont les vols se spécialisaient: ainsi, chez une d'elles, le commissaire de police avait découvert deux cent quarante-huit pairs de gants roses, volées dans tous les comptoirs de Paris...
Dame! ... on a beau les mettre chez elles, on ne peut pourtant pas leur laisser emporter les marchandises sous leurs manteaux... Et des personnes très distinguées. Nous avons eu, la semaine dernière, la soeur d'un pharmacien et la femme d'un conseiller à la Cour. On tâche d'arranger cela.
Il s'interrompit pour montrer l'inspecteur Jouve...
- Oh! Il les pincera, reprit Mouret, il connaît toutes leurs inventions.

Ibid. pp.322-23

Les procédés perfectionnés par le magasin pour épargner le scandale aux voleuses de la haute société

Mme de Boves, après s'être longtemps promenée avec sa fille, rôdant devant les étalages, ayant le besoin sensuel d'enfoncer les mains dans les tissus, venait de se décider à se faire montrer du point d'Alençon par Deloche... Dans un coin du rayon, l'inspecteur Jouve, qui n'avait pas lâché Madame de Boves, malgré l'apparente flânerie de cette dernière, se tenait immobile au milieu des poussées, l'attitude indifférente, l'oeil toujours sur elle.
- Et avez-vous des berthes en point à l'aiguille? demanda la comtesse à Deloche. Faites voir, je vous prie.
Le commis, qu'elle tenait depuis vingt minutes, n'osait résister, tellement elle avait grand air, avec sa taille et sa voix de princesse. Cependant, il fut pris d'une hésitation, car on recommandait aux vendeurs de ne pas amonceler ainsi les dentelles précieuses, et il s'était laissé voler dix mètres de malines, la semaine précédente. Mais elle le troublait, il céda, abandonna un instant le tas de point d'Alençon, pour prendre derrière lui, dans une case, les berthes demandées...
Alors la fille, ... vit sa mère, les mains au milieu des dentelles, en train de faire disparaître, dans la manche de son manteau, des volants de point d'Alençon. Elle ne parut pas surprise, elle s'avançait pour la cacher d'un mouvement instinctif, lorsque Jouve, brusquement, se dressa entre elles. Il se penchait, il murmurait à l'oreille de la comtesse, d'une voix polie:
- Madame, veuillez me suivre. Elle eut une courte révolte.
- Mais pourquoi, monsieur?
- Veuillez me suivre, madame, répéta l'inspecteur, sans élever le ton.
Le visage ivre d'angoisse, elle jeta un rapide coup d'oeil autour d'elle. Puis, elle se résigna, elle reprit son allure hautaine, marchait près de lui comme une reine qui daigne se confier aux bons soins d'un aide de camp...
D'habitude, il [Bourdoncle] prononçait sur ces sortes de vols, commis par des personnes honorables... Comme il n'ignorait pas les rapports mondains du directeur avec la voleuse, il montra lui aussi une politesse parfaite.
- Madame, nous excusons ces moments de faiblesse... Je vous en prie, considérez où un pareil oubli de vous-même pourrait vous conduire. Si quelque autre personne vous avait vue glisser ces dentelles...
Mais elle l'interrompit avec indignation. Elle, une voleuse! Pour qui la prenait-il? Elle était la comtesse de Boves, son mari, inspecteur général des haras, allait à la Cour.
- Je sais, je sais, madame, répétait paisiblement Bourdoncle. J'ai l'honneur de vous connaître. Veuillez d'abord rendre les dentelles que vous avez sur vous...
Elle se récria de nouveau, elle ne lui laissait plus dire une parole, belle de violence, osant jusqu'aux larmes de la grande dame outragée. Tout autre que lui, ébranlé, aurait craint quelque méprise déplorable, car elle le menaçait de s'adresser aux tribunaux, pour venger une telle injure.
- Prenez garde, monsieur! mon mari ira jusqu'au ministre.
- Allons, vous n'êtes pas plus raisonnable que les autres, déclara Bourdoncle, impatienté. On va vous fouiller, puisqu'il le faut. Elle ne broncha pas encore, elle dit avec son assurance superbe:
- C'est ça, fouillez-moi. Mais, je vous en avertis, vous risquez votre maison.
Jouve alla chercher deux vendeuses des corsets... [qui] fouillaient la comtesse et lui ôtaient même sa robe, afin de visiter sa gorge et ses hanches. Outre les volants de point d'Alençon, douze mètres à mille francs, cachés au fond d'une manche, elles trouvèrent, dans la gorge, aplatis et chauds, un mouchoir, un éventail, une cravate, en tout pour quatorze mille francs de dentelles environ. Depuis un an, Mme de Boves volait ainsi, ravagée d'un besoin furieux, irrésistible. Les crises empiraient, grandissaient, jusqu'à être une volupté nécessaire à son existence, emportant tous les raisonnements de prudence, se satisfaisant avec une jouissance d'autant plus âpre, qu'elle risquait, sous les yeux d'une foule, son nom, son orgueil, la haute situation de son mari. Maintenant que ce dernier lui laissait vider ses tiroirs, elle volait avec de l'argent plein sa poche, elle volait pour voler, comme on aime pour aimer, sous le coup de fouet du désir, dans le détraquement de la névrose que ses appétits de luxe inassouvis avaient développée en elle, autrefois, à travers l'énorme et brutale tentation des grands magasins.
- C'est un guet-apens! cria-t-elle, lorsque Bourdoncle et Jouve rentrèrent. On a glissé ces dentelles sur moi, Oh! Devant Dieu, je le jure!
A présent, elle pleurait des larmes de rage, tombée sur une chaise, suffoquant dans sa robe mal attachée. L'intéressé renvoya les vendeuses. Puis, il reprit son air tranquille:
- Nous voulons bien, madame, étouffer cette fâcheuse affaire, par égard pour votre famille. Mais, auparavant, vous allez signer un papier ainsi conçu: "J'ai volé des dentelles au Bonheur des Dames", et le détail des dentelles, et la date du jour ... Du reste, je vous rendrai ce papier, dès que vous m'apporterez deux mille francs pour les pauvres.
Elle s'était relevée, elle déclara dans une révolte nouvelle.
- Jamais je ne signerai cela, j'aime mieux mourir.
- Vous ne mourrez pas, madame. Seulement, je vous préviens que je vais envoyer chercher le commissaire de police.
Alors, il y eut une scène affreuse. Elle l'injuriait, elle bégayait que c'était lâche à des hommes de torturer ainsi, une femme. Sa beauté de Junon, son grand corps majestueux se fondait dans une fureur de poissarde. Puis, elle voulut essayer de l'attendrissement, elle les suppliait au nom de leurs mères, elle parlait de se traîner à leurs pieds. Et, comme ils restaient froids, bronzés par l'habitude, elle s'assit tout d'un coup, écrivit d'une main tremblante...
- Voilà monsieur, voilà, monsieur... Je cède à la force...
Bourdoncle prit le papier, le plia soigneusement, l'enferma devant elle dans un tiroir, en disant:
- Vous voyez qu'il est en compagnie, car ces dames, après avoir parlé de mourir plutôt que de les signer, négligent généralement de venir reprendre leurs billets doux... Enfin, je le tiens à votre disposition. Vous jugerez s'il vaut deux mille francs.
Elle achevait de rattacher sa robe, elle retrouvait toute son arrogance, maintenant qu'elle avait payé.
- Je puis sortir? demanda-t-elle d'un ton bref.
Déjà Bourdoncle s'occupait d'autre chose. Sur le rapport de Jouve, il décidait le renvoi de Deloche: ce vendeur était stupide, il se laissait continuellement voler, jamais il n'aurait d'autorité sur les clientes.

Ibid. pp.513-17

Améliorations et innovations :

Commodités et agréments offerts à la clientèle

Aussi, nuit et jour, se creusait-il la tête, à la recherche de trouvailles nouvelles. Déjà, voulant éviter la fatigue des étages aux dames délicates, il avait fait installer deux ascenseurs, capitonnés de velours. Puis, il venait d'ouvrir un buffet, où l'on donnait gratuitement des sirops et des biscuits, et un salon de lecture, une galerie monumentale, décorée avec un luxe trop riche, dans laquelle il risquait même des expositions de tableaux. Mais son idée la plus profonde était, chez la femme sans coquetterie, de conquérir la mère par l'enfant; il ne perdait aucune force, spéculait sur tous les sentiments, créait des rayons pour petits garçons et fillettes, arrêtait les mamans au passage, en offrant aux bébés des images et des ballons. Un trait de génie que cette prime des ballons, distribuée à chaque acheteuse, des ballons rouges, à la fine peau de caoutchouc, portant en grosses lettres le nom du magasin, et qui, tenus au bout d'un fil, voyageant en l'air, promenaient par les rues une réclame vivante!

Ibid. pp.298-99

Réflexions sur le rôle psychologique joué par le Bonheur des Dames auprès de la femme moderne

Et Mouret regardait toujours son peuple de femmes... la fièvre de cette journée de grande vente passait comme un vertige, roulant la houle désordonnée des têtes. On commençait à sortir, le saccage des étoffes jonchait les comptoirs, l'or sonnait dans les caisses; tandis que la clientèle, dépouillée, violée, s'en allait à moitié défaite, avec la volupté assouvie et la sourde honte d'un désir contenté au fond d'un hôtel louche. C'était lui qui les possédait de la sorte, qui les tenait à sa merci, par son entassement continu de marchandises, par sa baisse des prix et ses rendus, sa galanterie et sa réclame. Il avait conquis les mères elles-mêmes, il régnait sur toutes avec la brutalité d'un despote, dont le caprice ruinait des ménages. Sa création apportait une religion nouvelle, les églises que désertait peu à peu la foi chancelante étaient remplacées par son bazar, dans les âmes inoccupées désormais. La femme venait passer chez lui les heures vides, les heures frissonnantes et inquiètes qu'elle vivait jadis au fond des chapelles: dépense nécessaire de passion nerveuse, lutte renaissante d'un dieu contre le mari, culte sans cesse renouvelé du corps, avec l'au-delà divin de la beauté. S'il avait fermé ses portes, il y aurait eu un soulèvement sur le pavé, le cri éperdu des dévotes auxquelles on supprimerait le confessionnal et l'autel. Dans leur luxe accru depuis dix ans, il les voyait, malgré l'heure, s'entêter au travers de l'énorme charpente métallique, le long des escaliers suspendus et des ponts volants.

Ibid. pp.521-522.

Réformes dans les conditions de vie et de travail des employés

Ainsi, depuis son entrée au Bonheur des Dames, elle était surtout blessée par le sort précaire des commis; les renvois brusques la soulevaient, elle les trouvait maladroits et iniques, nuisibles à tous, autant à la maison qu'au personnel. Ses souffrances du début la poignaient encore, une pitié lui remuait le coeur, à chaque nouvelle venue qu'elle rencontrait dans les rayons, les pieds meurtris, les yeux gros de larmes, traînant sa misère sous sa robe de soie, au milieu de la persécution aigrie des anciennes. Cette vie de chien battu rendait mauvaises les meilleures; et le triste défilé commençait: toutes mangées par le métier avant quarante ans, disparaissant, tombant à l'inconnu, beaucoup mortes à la peine, phtisiques ou anémiques, de fatigue et de mauvais air, quelques-unes roulées au trottoir, les plus heureuses mariées, enterrées au fond d'une petite boutique de province. Etait-ce humain, était-ce juste, cette consommation effroyable de chair que les grands magasins faisaient chaque année? Et elle plaidait la cause des rouages de la machine, non par des raisons sentimentales, mais par des arguments tirés de l'intérêt même des patrons. Quand on veut une machine solide, on emploie du bon fer; si le fer casse ou si on le casse, il y a un arrêt du travail, des frais répétés de mise en train, toute une déperdition de force. Parfois, elle s'animait; elle voyait l'immense bazar idéal, le phalanstère du négoce, où chacun aurait sa part exacte des bénéfices, selon ses mérites, avec la certitude du lendemain, assurée à l'aide d'un contrat. Mouret alors s'égayait... Il l'accusait de socialisme, il l'embarrassait en lui montrant des difficultés d'exécution... Cependant, il était ébranlé, séduit, par cette voix jeune, encore frémissante des maux endurés, si convaincue, lorsqu'elle indiquait des réformes qui devaient consolider la maison; et il l'écoutait en la plaisantant: le sort des vendeurs était amélioré peu à peu, on remplaçait les renvois en masse par un système de congés accordés aux mortes-saisons, enfin on allait créer une caisse de secours mutuels, qui mettrait les employés à l'abri des chômages forcés, et leur assurerait une retraite. C'était l'embryon des vastes sociétés ouvrières du vingtième siècle.
D'ailleurs, Denise ne s'en tenait pas à vouloir panser les plaies vives dont elle avait saigné: des idées délicates de femme, soufflées à Mouret, ravirent la clientèle. Elle fit aussi la joie de Lhomme, en appuyant un projet qu'il nourrissait depuis longtemps, celui de créer un corps de musique, dont les exécutants seraient tous choisis dans le personnel... Et une grande fête fut donnée dans les magasins, un concert et un bal, pour présenter la musique du Bonheur à la clientèle, au monde entier. Les journaux s'en occupèrent, Bourdoncle lui-même, ravagé par ces innovations, dut s'incliner devant l'énorme réclame. Ensuite, on installa une salle de jeu pour les commis, deux billards, des tables de tric-trac et d'échecs. Il y eut des cours le soir dans la maison, cours d'anglais et d'allemand, cours de grammaire, d'arithmétique, de géographie; on alla jusqu'à des leçons d'équitation et d'escrime. Une bibliothèque fut créée, dix milles volumes mis à la disposition des employés. Et l'on ajouta encore un médecin à demeure donnant des consultations gratuites, des bains, des buffets, un salon de coiffure. Toute la vie était là, on avait tout sans sortir, l'étude, la table, le lit, le vêtement. Le Bonheur des Dames se suffisait, plaisirs et besoins, au milieu du grand Paris, occupé de ce tintamarre, de cette cité du travail qui poussait si largement dans le fumier des vieilles rues, ouvertes enfin au plein soleil.

Ibid. pp.437-39

Maintenant, les chambres des demoiselles occupaient le cinquième étage des bâtiments neufs, le long de la rue Monsigny; elles étaient au nombre de soixante, aux deux côtés d'un corridor, et plus confortables, toujours meublées pourtant du lit de fer, de la grande armoire et de la petite toilette de noyer. La vie intime des vendeuses y prenait des propretés et des élégances, une pose pour les savons chers et les linges fins, toute une montée naturelle vers la bourgeoisie, à mesure que leur sort s'améliorait; bien qu'on entendît encore voler des gros mots et les portes battre, dans le coup de vent d'hôtel garni qui les emportait matin et soir.

Ibid. p.339

L'infirmerie était une longue pièce claire, où douze lits s'alignaient, avec leurs rideaux blancs. On y soignait les commis logés dans la maison, lorsqu'ils ne témoignaient pas le désir de rejoindre leurs familles.

Ibid. pp.441-42

Maintenant, le réfectoire des commis était une immense salle où les cinq cents couverts de chacune des trois séries tenaient à l'aise. Ces couverts se trouvaient alignés sur de longues tables d'acajou, placées parallèlement, dans le sens de la largeur; aux deux bouts de la salle, des tables pareilles étaient réservées aux inspecteurs et aux chefs de rayon; et il y avait, dans le milieu, un comptoir pour les suppléments. De grandes fenêtres, à droite et à gauche, éclairaient d'une clarté blanche cette galerie, dont le plafond, malgré ses quatre mètres de hauteur, semblait bas, écrasé par le développement démesuré des autres dimensions. Sur les murs, peints à l'huile d'une teinte jaune clair, les casiers aux serviettes étaient les seuls ornements. A la suite de ce premier réfectoire venait celui des garçons de magasin et des cochers, où les repas étaient servis sans régularité, au fur et à mesure des besoins du service...
La nourriture s'était beaucoup améliorée, depuis les aménagements nouveaux. Mouret ne traitait plus avec un entrepreneur pour une somme fixe; il dirigeait aussi la cuisine, il en avait fait un service organisé comme un de ses rayons, ayant un chef, des sous-chefs, un inspecteur; et, s'il déboursait davantage, il obtenait plus de travail d'un personnel mieux nourri, calcul d'un humanitarisme pratique qui avait longtemps consterné Bourdoncle.

Ibid. pp.360-61

Le Bonheur des Dames, devenu presque une petite ville, triomphe. Et Mouret rêve d'autres conquêtes

Aujourd'hui, son personnel aurait peuplé une petite ville: il y avait quinze cents vendeurs, mille autres employés de toute espèce, dont quarante inspecteurs et soixante-dix caissiers; les cuisines seules occupaient trente-deux hommes; on comptait dix commis pour la publicité, trois cent cinquante garçons de magasin portant la livrée, vingt-quatre pompiers à demeure. Et, dans les écuries... en face des magasins, se trouvaient cent quarante-cinq chevaux, tout un luxe d'attelage déjà célèbre. Les quatre premières voitures qui remuaient le commerce du quartier, autrefois,... étaient montées peu à peu au chiffre de soixante-deux... Continuellement, elles sillonnaient Paris, conduites avec correction par des cochers vêtus de noir, promenant l'enseigne d'or et de pourpre du Bonheur des Dames. Même elles sortaient des fortifications, couraient la banlieue; on les rencontrait... jusque sous les ombrages de la forêt de Saint Germain; parfois, du fond d'une avenue ensoleillée, en plein désert, en plein silence, on en voyait une surgir, passer au trot de ses bêtes superbes, en jetant à la paix mystérieuse de la grande nature la réclame violente de ses panneaux vernis. Il rêvait de les lancer plus loin, dans les départements voisins, il aurait voulu les entendre rouler sur toutes les routes de France, d'une frontière à l'autre.

Ibid. pp.416-17

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